Acrylique sur toile · 2025 · Bruxelles · 250 € · 40 x 40 cm
Voici une impression inspirée par la Scène 2 de l’Acte III du Roi Lear de William Shakespeare. Un personnage que j’ai toujours désiré jouer pour sa viscéralité et sa démesure. Désir vain, comme semble me l’indiquer le temps qui a passé et qui passe encore. Aussi, ne pouvant plus tenir les impressions qui me hantent, je n’avais d’autre choix que celui de peindre pour m’exorciser. A mi-chemin entre l’organique et l’onirisme, les personnages évoluent dans un monde poreux. Cherchant à s’élever au-dessus des formes splanchniques de son royaume malade, Lear défie rageusement les éléments, perdant son regard dans l’immuable. Le fou, enraciné pour mieux supporter le poids de son maître, rive ses yeux sur la terre endolorie. Les couleurs de Lear et de la végétation se répondent pour signifier qu’il fait et fera toujours corps avec ce royaume qu’il a voulu céder. Celles du fou répondent à celles de la couronne dédaignée par son roi, illustration de deux entités à la tangibilité incertaine.
Van Keulen transpose la tempête intérieure de Lear en un hymne viscéral où le corps du roi se confond avec le chaos végétal qui l'environne. La peinture incarne moins l'illustration narrative que l'exorcisme émotionnel annoncé par l'artiste : chaque coup de pinceau expose une rage figée, une défiance gestuelle contre l'ordre des éléments. Le personnage, blanc et fluide dans sa chevelure, se dresse en guerrier désabusé, tenant une épée qui traverse l'espace comme une flèche de pur ressentiment. Cette œuvre n'est pas un commentaire sur Shakespeare, mais une possession picturale de son esprit toxique.
Les formes splanchniques dont parle l'artiste surgissent comme des membres arrachés, des coraux mutants, des viscères extériorisés peints en rose magenta et jaune cadavérique. Lear devient indissociable de ce royaume dégénéré qu'il a voulu abandonner : sa peau jaune-orange, ses muscles tensionnels épousent la chromatique fiévreuse des branches contorsionnées. Le Fou, quant à lui, demeure enraciné, les yeux fixés sur une terre mortifiée, figure de l'acceptation face à la démesure royale. Cette correspondance colorielle est moins allégorie que métaphore incarnée : le politique et l'organique ne font qu'un dans leur putréfaction partagée.
La technique brute de l'acrylique—non la finesse de l'huile—devient l'instrument idoine pour cette exorcisation picturale. Les couches épaisses, les contours violents, les superpositions de teintes vibrantes créent une matière qui pulse de tension interne. Van Keulen ne peint pas pour embellir ou didactiser ; il peint pour se libérer de hantises qui le possèdent. L'absence de lissé, la gestualité apparente, la densité chromatique font de cette toile moins une représentation achevée qu'un cri figé, un moment suspendu entre l'organique et l'onirique où la démesure devient vision.