Acrylique sur toile · 2024 · Bruxelles
Je ne suis pas très friand des portraits car lorsqu’on vous en demande, beaucoup de personnes attendent une représentation juste voire magnifiée d’eux-mêmes. Aussi, je m’arrange toujours pour le faire tout en faisant un soigneux pas de côté de façon à ne pas tomber dans une stérile représentation du réel. J’ai beaucoup tardé à répondre à la demande de mon épouse, Xuân-Lan, et je m’en veux encore. Mais la naissance de notre aîné, Abel, fut un heureux motif pour me mettre le coup de pied aux fesses que je méritais. Le fond visible derrière la fenêtre grande ouverte est en lien direct avec la mère portant son enfant ; les couleurs des arbres répondent à celles du pull du garçon, celles du ciel à celui de sa maman. C’est la métaphore de ce que nous voyons au premier plan : une vie qui va croître sous bienveillance d’une entité que rien ne semble pouvoir faire tomber. Le détail du bracelet de jade a aussi son importance : au Vietnam, une fois enfilé, on le garde toute notre vie à moins qu’il ne se brise. L’objet est ici mis en valeur pour signifier un rôle solide et durable.
Van Keulen refuse le portrait flatté, celui qui apaise le commanditaire en le restituant idéalisé. Il peint au contraire un écart volontaire, une subtile torsion du réel qui préserve la dignité sans verser dans la mythification. Cette femme et cet enfant ne sont pas sacralisés par le pinceau mais enracinés dans une intimité où les regards interrogent, où le sourire retient une émotion plus complexe que la joie affichée. Le choix de l'acrylique, medium immédiat et sans repentir, renforce cette franchise : pas de rouille nostalgique, mais une présence contemporaine, légèrement fragile.
L'espace ne se referme pas sur le couple. La fenêtre grande ouverte crée une perméabilité entre l'intérieur domestique et un extérieur vivant, où la verdure généreuse dialogue avec les vêtements des figures. Ce n'est pas décor anecdotique mais architecture symbolique : les arbres vibrant de vert sont l'écho de la sécurité du pull de l'enfant, le ciel bleu répond à la sérénité du chandail de la mère. Les couleurs cessent d'être prisonnières des contours pour tisser un réseau de correspondances. La toile respire par ses propres connexions.
Le bracelet rose—jade, matière quasi indéformable—apparaît au poignet comme un contrat. Enfilé au Vietnam, il ne se quitte qu'à la rupture ; il signifie ici la solidité qui porte l'enfant, la continuité qui traverse les générations. Detail discret mais obsidional, il transforme le geste banal de tenir un enfant en geste de perpétuation. Van Keulen peint moins la tendresse que sa garantie, son amarrage au temps qui vient.