Leurrée

Leurrée

Huile sur toile de jute · 1996 · Bruxelles · 100x90

I. LE THÉÂTRE DE LA MÉPRISE

Dans « Leurrée », Annie Fontaine compose une scène d'intérieur à l'atmosphère de café ou de hall, où deux figures masquées s'inscrivent dans une géométrie anguleuse proche du cubisme. Le titre, qui désigne une personne trompée par les apparences, irrigue chaque élément de la toile : les visages, taillés en facettes jaunes et ocre, semblent des masques plutôt que des chairs, et l'on ne sait plus qui observe et qui est observé. La femme en rouge, à droite, tend un bras vers le visage du premier plan comme pour s'en emparer ou le protéger, tandis que l'homme, coiffé d'une casquette, tient un combiné téléphonique dont le fil ondule jusqu'au bas de la composition. Le récit reste suspendu, fragmentaire, et c'est dans cet inachèvement que l'idée de leurre prend sa force.

II. LA POLYPHONIE DES PERSONNAGES

Une troisième silhouette, minuscule et spectrale, se détache à l'arrière-plan gauche, drapée de rouge et dissimulée sous un voile sombre, comme une réplique ou un souvenir qui hante la scène. Cette présence multipliée introduit une dimension de surveillance ou de double, où chaque personnage paraît jouer un rôle dont il ignore peut-être la finalité. Le carnet rouge, marqué des initiales « AF », posé entre les mains de l'homme, ouvre une piste autobiographique discrète : signature, journal intime ou objet de confidence, il fait signe vers la figure de l'auteure elle-même, comme si Fontaine glissait sa propre subjectivité dans le jeu des masques. La tension entre l'intime et la mise en scène publique traverse ainsi toute la toile.

III. L'ARCHITECTURE DU SOUPÇON

Le fond, composé de colonnes sombres, de panneaux ocre et de rideaux aux plis tranchés, structure l'espace en plans successifs qui enferment les personnages sans jamais les isoler totalement. La table verte, qui occupe le bas de la composition et s'étire vers le spectateur, crée une distance mais aussi une invitation à entrer dans le huis clos. Le traitement de la matière, l'huile sur jute, accentue cette rugosité : la trame de la toile affleure sous les aplats, rappelant la fragilité des apparences évoquée par le titre. « Leurrée » devient alors moins une anecdote qu'une méditation sur la difficulté de lire autrui derrière les surfaces qu'il présente.

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